La stigmatisation de l'homosexuel comme personnage spécifique au plan scientifique débute avec les travaux de la médecine légale. Dès la fin du XVIIIe siècle, les débats, chez les philosophes des Lumières, autour de l'aspect naturel ou contre-naturel des pratiques homosexuelles, peuvent être perçus comme les prémices de cette naturalisation de l'homosexualité. Les nazis se serviront de ces théories pour construire leur stratégie radicale contre les homosexuels et les lesbiennes.
La médecine légale
Les médecins légistes sont les premiers praticiens à s'intéresser scientifiquement à l'homosexualité masculine. Le terme de médecin légiste désigne ici des praticiens, délégués auprès de tribunaux, qui doivent prouver qu'un attentat aux mœurs a été commis. Ils doivent chercher sur le corps de ces hommes, des preuves du délit incriminé. Leurs travaux constituent une transition entre le contrôle religieux des pratiques sexuelles et la médicalisation de l'homosexualité. A cette occasion, ces médecins déterminent des stigmates physiques et moraux, qu'ils pensent propres aux homosexuels. Ils se polarisent sur ce qu'ils appellent le "pédéraste passif". Ce dernier devient emblématique d'une transgression des genres, dans un contexte de redéfinition de la masculinité. Il est assimilé à un monstre.
A ce stade, il faut faire référence au travail que Michel Foucault (1926-1984) consacra aux anormaux.[1] Dans cette étude, Michel Foucault aborde le problème de ceux qui étaient nommés au XIXe siècle, les anormaux. Il définit plusieurs figures d'anormaux, parmi lesquelles, le monstre humain comprenant l'hermaphrodite, le masturbateur ou onaniste. Le monstre humain viole les lois humaines et naturelles. Or cette notion de monstruosité humaine se retrouve dans ces études juridico-médicales. Enfin, le plus éminent représentant de ce courant est le docteur Ambroise Tardieu (1818-1879). Dans un traité intitulé Etudes médico-légales sur les attentats aux mœurs, il analyse les stigmates des homosexuels passifs et actifs. Un homosexuel passif se voit affublé d'un anus caractéristique, d'un aspect féminin. L'homosexuel actif se distinguerait par la forme de son pénis. Tous ces critères visent à démontrer l'anormalité de ces hommes, anormalité inscrite sur leurs physiques.
Richard Von Krafft Ebing (1840-1902), la psychiatrie
Suite à ces études médico-légales, l'homosexualité bascule dans le domaine de la psychiatrie. L'œuvre du docteur Richard Von Krafft Ebing constitue un tournant en la matière. Ce médecin classe les pathologies sexuelles. Il introduit l'homosexualité dans la catégorie de la libido dévoyée, tout comme le masochisme et le fétichisme. L'homosexualité devient la marque d'un état neuro-pathologique. L'homosexuel est vu comme un dégénéré. Le neurologue Jean Martin Charcot (1825-1893) et le docteur Victor Magnan définissent la notion d'inversion du sens génital. L’homosexualité devient un mal inné et ces médecins attribuent une origine cérébrale à l’homosexualité.[2]
Sigmund Freud (1856-1939) Jacques Lacan (1901-1981)
Le neurologue et psychiatre viennois émet l’hypothèse d’une bisexualité originelle.[3] De ce fait, il réintègre l’homosexualité dans la nature. Il rejette les notions de tare et dégénérescence.[4] Globalement, l’homosexualité est un arrêt du développement sexuel, une fixation auto-érotique. L’homosexualité est une trajectoire particulière. L’homosexuel devient un handicapé affectif. Cependant, les théories de Freud constituent un progrès indéniable vis-à-vis des homosexuels, par rapport aux théories liant homosexualité et dégénérescence. Jacques Lacan range l’homosexualité dans le cadre des perversions. Elisabeth Roudinesco souligne que Jacques Lacan prend en analyse des homosexuels, sans jamais prétendre les rééduquer, ni les empêcher de devenir psychanalystes s’ils le souhaitent. Quand il fonde l’École freudienne de Paris, en 1964, il accepte le principe même de leur intégration, en tant qu’analystes.[5]
Les triangles roses, les nazis
Heinrich Himmler (1900-1945), dans un discours adressé aux généraux SS, le 18 février 1937, définit les principes que le régime nazi va appliquer vis-à-vis de l’homosexualité.[6] Celle-ci constitue une atteinte à la survie de la race. Les homosexuels sont nuisibles et doivent être combattus. Il voit l’homosexualité comme une contagion. Ce type de rapprochement a été effectué par certains réformateurs sociaux de la première partie du XIXe siècle. Heinrich Himmler distingue les vrais homosexuels irrécupérables, de ceux qui le furent à la suite d’une séduction, et qui pouvaient être rééduqués. Déjà, en 1835, un médecin distinguait la vraie homosexualité, celle d'un homme qui souffre d’une inversion des genres, d’une homosexualité de circonstance, celle de l’homme viril privé de femmes.[7] Pour les nazis, l’homosexualité était liée à la crainte de la dégénérescence. Enfin, elle est perçue comme la résultante du mélange des races. Les nazis renforcent le paragraphe 175 criminalisant les rapports homosexuels, et ils créent l’Office central du Reich pour la lutte contre l’avortement et l’homosexualité au sein de la police. On connaît la suite, 100 000 hommes interpellés pour homosexualité, 50 000 condamnés et entre 5000 et 15 000 internés dans des camps de concentration.[8]
Conclusion
On perçoit combien ces doctrines homophobes, mis à part la psychanalyse, ont constitué le terreau dont se servirent les nazis pour persécuter les homosexuels. Cette naturalisation de la question homosexuelle, de la médecine légale à la psychiatrie, a constitué la base idéologique d’une homophobie radicale.
[1] voir Michel Foucault, Les anormaux : cours au collège de France 1974-1975, Paris, Gallimard, Le Seuil,1999
[2] Pierre-Olivier de Busscher, «Psychiatrie», Louis Georges Tin, Dictionnaire de l’homophobie, Paris, PUF, 2003, p. 350-351
[3] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905)
[4] Elisabeth Roudinesco, «Psychanalyse et homosexualité», Cliniques Méditerranéennes, 2002/1, n° 65, p. 7-34
[5] Elisabeth Roudinesco, « Psychanalyse et homosexualité », Cliniques Méditerranéennes,…op. cit., p. 7-34
[6] Florence Tamagne, « Himmler Heinrich », Louis Georges Tin, Dictionnaire de l’homophobie, Paris, PUF, 2003, p. 211-212
[67 Eusèbe de Salle, « Médecine légale », Encyclopédie des sciences médicales, 2eme division, tome 9, p. 224-225, Paris, Au bureau de l’encyclopédie, 1835
[8] Chiffres cités sur le site de United states holocaust mémorial muséum, http://www.ushmm.org/
